L’usine de Lafarge Cement Syria © Shutterstock
Du 4 novembre au 19 décembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a examiné l’une des affaires les plus importantes de financement du terrorisme jamais jugées en France.
Le 15 novembre 2016, les association Sherpa, ECCHR, et 11 anciens salariés de la société Lafarge Cement Syria (LCS) déposaient une plainte avec constitution de partie civile dans la continuité des révélations médiatiques survenues au cours de la même année, sur les conditions du maintien de l’activité la filiale du cimentier Lafarge dans le nord de la Syrie. Ils dénonçaient des paiements effectués au profit de groupes armés, incluant l’État islamique, suscitant des qualifications de financement d’entreprise terroriste, et de complicité de crimes de guerres et crimes contre l’humanité.
La FENVAC, représentée par Maîtres CHEMLA et FAUBERT VAHRAMIAN, était partie civile tout au long de ce procès historique. Une représentante de la FENVAC a assisté à l’intégralité des audiences, témoignant de l’engagement de l’association auprès des victimes du terrorisme.
Les accusés et les faits reprochés
Huit prévenus comparaissaient devant le tribunal :
• Bruno LAFONT, ancien PDG du groupe Lafarge
• Christian HERRAULT, ancien Directeur Général du groupe
• Bruno PESCHEUX, ancien directeur de la filiale syrienne LCS
• Frédéric JOLIBOIS, successeur de Bruno Pescheux au poste de directeur
• Jacob WAERNESS, responsable sûreté
• Ahmad AL JALOUDI, responsable sûreté
• Amro TALEB, intermédiaire syrien
• Lafarge SA, la personne morale
Et
• Firas TLASS, intermédiaire syrien, absent au procès, sous mandat d’arrêt international
Ils sont accusés d’avoir versé 4,7 millions d’euros à des groupes terroristes, dont l’État islamique entre 2012 et 2014 pour maintenir l’activité de la cimenterie de Jalabiya en Syrie.
Le déroulement des audiences
Les premières semaines ont été consacrées aux auditions des prévenus, chacun venant expliquer son rôle et sa perception des événements. Les audiences ont ensuite donné la parole aux anciens salariés syriens de l’usine, venus témoigner des conditions terrifiantes dans lesquelles ils travaillaient, traversant quotidiennement des checkpoints tenus par des groupes armés, risquant leur vie pour récupérer leurs salaires et forcés de vivre dans une ville occupée par des groupes terroristes.
Les victimes des attentats du 13 novembre 2015 ont également témoigné, établissant le lien entre le financement du terrorisme et les conséquences concrètes sur leurs vies. Une partie importante des débats a porté sur la recevabilité des parties civiles, le financement du terrorisme étant qualifié d’« infraction obstacle » ne causant pas directement de préjudice personnel selon la jurisprudence.
Les témoins experts se sont succédé : anciens diplomates, spécialistes du Moyen-Orient, agents des services de renseignement, apportant des éclairages sur le contexte syrien de l’époque. La qualification de groupes terroristes étant au cœur des débats. Enfin, les dernières semaines ont été consacrées aux plaidoiries des parties civiles, aux réquisitions du Parquet national antiterroriste (PNAT) puis de la défense.
Les réquisitions du PNAT
Le Parquet national antiterroriste a prononcé des réquisitions le 16 décembre. Le PNAT a ouvert ses réquisitions en indiquant que « Lafarge était au cœur du djihad global. Il n’y a pas un terrorisme local et un terrorisme de terrain, un terrorisme contre les occidentaux et un terrorisme contre les syriens, il y a un terrorisme un point c’est tout ».
Le Parquet national antiterroriste a justifié ses peines au motif qu’il n’y a eu aucun regret de la part des prévenus lors des audiences, aucune remise en question de leur responsabilité. Le parquet a requis les peines suivantes :
• 5 ans de prison ferme et 25 000€ d’amende, pour Bruno PESCHEUX,
• 5 ans de prison ferme et 25 000€ d’amende pour Christian HERRAULT
• 3 ans de prison dont 2 ans avec sursis et 80 000€ d’amende pour Frédéric JOLIBOIS
• 18 mois de prison et 20 000€ d’amende pour Jacob WAERNESS
• 2 ans de prison et 4 000€ d’amende pour Ahmad AL JALOUDI
• 3 ans de prison, 60 000€ d’amende, un mandat d’arrêt international pour Amro TALEB
• 8 ans de prison et 225 000€ d’amende, un mandat d’arrêt international pour Firas TLASS
• 6 ans de prison, 225 000€ d’amende pour Bruno LAFONT
• 1 125 000€ d’amende et confiscation du patrimoine de la société à hauteur de 30 millions d’euros, pour la société Lafarge SA.
D’autres peines d’interdiction d’exercer une activité commerciale, d’interdiction définitive du territoire français ou d’amende à titre d’infraction douanière ont été demandées.
Le PNAT a rappelé que le terrorisme tuait et frappait déjà en 2014. Il a souligné que les sommes versées – 5 millions d’euros à Daesh selon les estimations – pouvaient financer « 4000 kalachnikovs » ou « la rémunération de 3000 à 3600 combattants pendant un an ».
Les plaidoiries des parties civiles.
Le vendredi 12 décembre, l’intégralité des parties civiles ont plaidé devant le Tribunal. Les avocats des anciens salariés de l’usine, puis les avocats des associations Sherpa et ECCHR ont ouvert le bal.
Puis, Maître CHEMLA, avocat de la FENVAC, a ouvert les plaidoiries pour les victimes du 13 novembre. « C’était essentiel que nous soyons confrontés à ces messieurs en costume qui viennent à la barre sans se rendre compte 10 ans plus tard de l’impact des décisions qu’ils ont prises ».
Sur la connaissance du caractère terroriste de l’EI, il a été incisif : « Quand l’EI se crée, tout le monde sait ce que c’est. Tout le monde savait que c’étaient des terroristes ». Il a dénoncé l’attitude des prévenus : « Nous avons des Messieurs très tranquilles, avec des parcours de vie intéressants mais qui ont dîné avec le diable et qui à cet instant n’ont pas encore compris les conséquences de ce qu’ils avaient fait ».
Les autres associations de victimes ont tenu des propos similaires, insistant sur le lien entre ces financements et les attentats qui ont ensanglanté la France. « Sans financement, il n’y a pas de 13 novembre 2015 », a martelé l’un des avocats, rappelant que 116 000 euros avaient été directement versés par l’EI pour financer les attaques.
Les plaidoiries de la défense
La défense a tenté de démontrer l’absence d’intention de financer le terrorisme. Les avocats ont insisté sur la complexité du contexte syrien, la fragmentation des groupes armés, et le fait que leurs clients auraient été victimes d’un « racket » plutôt qu’acteurs volontaires d’un financement.
Maître GRIGNON insiste sur le fait que le tribunal, empreint de biais, a déjà pris sa décision. « Au moment où j’ouvre la bouche pour la dernière fois pour la défense de Bruno PESCHEUX, j’angoisse. Comment le faire sortir des griffes de la machine judiciaire. L’enjeu est dérisoire, ce que je vais dire ne changera rien. C’est une obsession qui m’habite depuis plusieurs jours, car je me dis que dès le premier jour dans l’accusation des débats, le tribunal avait déjà pris sa décision. Pour vous tout le monde savait, et savoir c’est vouloir ».
Maître DOUMIC, pour Christian HERRAULT plaide « Il n’est pas très grand par la taille mais il est immense par le cœur et l’esprit, et l’attention qu’il porte à chacun dans le moindre détail, par sa fantaisie, par tout ce qu’il apporte à ceux qu’il approche. Sans jamais se mettre en avant, ni adopter une posture, sans être capable de se défendre. Parce que c’est trop lourd, trop large, ce qu’on vient aujourd’hui requérir contre lui. Pas seulement pour le quantum. Juste dire qu’il a, volontairement, donné de l’argent à des factions dont il savait qu’elles allaient commettre des actes terroristes. Il a fait au mieux avec ce qu’il savait. On peut être ultra brillant et se tromper. Il a écouté Hannah Arendt ‘l’être humain ne doit jamais cesser de penser’. Et il a sans douté trop pensé, et il s’est trompé comme d’autres, comme l’humanité. Je vous demande de le relaxer ».
Pour Bruno LAFONT, la défense composée de Maîtres LAFFONT et DE MARGERIE a insisté sur les délégations de pouvoir et la distance du PDG avec les opérations syriennes, affirmant qu’ « il n’y a strictement rien dans le dossier » prouvant sa connaissance des paiements à des groupes terroristes.
Un procès historique
Ce procès restera dans les annales comme la première mise en accusation d’une multinationale française pour financement du terrorisme. Le jugement sera rendu le 13 avril 2026, mettant fin à près de dix ans de procédure judiciaire.
Pour la FENVAC et les victimes d’attentats, ce procès représente un moment crucial dans la reconnaissance du rôle du financement dans la mécanique terroriste. Comme l’a dit l’une des parties civiles : « Sans argent, il n’y a pas de terrorisme ».






