Le 19 juin 2026, le docteur Éric Baccard, médecin légiste, est revenu sur l’une des opérations d’identification les plus éprouvantes de sa carrière : celle des victimes de l’incendie du tunnel du Mont-Blanc, survenu le 24 mars 1999. Cette conférence, qui a eu lieu au musée de la Préfecture de police de Paris, a permis de mesurer l’ampleur des difficultés rencontrées par les équipes scientifiques mobilisées sur ce sinistre.
Il y a vingt-sept ans, un camion transportant de la margarine et de la farine prend feu à environ 7 kilomètres de l’entrée française, au milieu du tunnel du Mont-Blanc. L’incendie, se propage sur plusieurs dizaines de mètres et dure cinquante-trois heures avant d’être totalement maîtrisé par les services de secours français, italiens et suisses. Malgré cela, des braises ont persisté sous une des voitures du camion, quarante jours après l’incendie. Trente-neuf personnes ont perdu la vie dans cette catastrophe. Une information judiciaire a été ouverte le 25 mars 1999. Le procès s’est tenu du 31 janvier au 29 avril devant le tribunal de grande instance de Bonneville.
Le docteur Baccard a rappelé que les intervenants n’avaient pu accéder au tunnel que le troisième jour, soit le 26 mars, par le côté italien. Il a évoqué une citation de Dante Alighieri « vous qui entrez ici, laissez toute espérance » comme une pensée qui accompagnait chaque entrée dans le tunnel sinistré. Cet accès tardif au tunnel ainsi que la température extrêmement élevée, ont favorisé la dégradation des corps. Ce n’est qu’au quatrième jour que les premières constatations ont pu être faites. Au cinquième jour, la température avoisinait encore les cinquante degrés. La voûte du tunnel, fragilisée à plusieurs endroits par la chaleur, s’est partiellement effondrée au septième jour, contraignant les équipes à recourir entre autres à des bulldozers pour poursuivre les opérations.
Le docteur a détaillé les obstacles rencontrés par les médecins légistes, organisés en deux équipes. L’absence de possibilité de recourir à l’analyse ADN a contraint les intervenants à s’appuyer sur d’autres méthodes. Les objets métalliques retrouvés à proximité des débris osseux tels que les bijoux, les prothèses et autres pouvaient apporter des indices, mais ne permettaient pas, à eux seuls, d’établir une identification certaine lorsqu’ils n’étaient plus directement associés à un corps. En revanche, lorsque ce lien matériel demeurait, ces objets devenaient des éléments précieux pour l’identification des victimes.
Pour documenter les opérations, des photographies étaient systématiquement prises avant et après la désincarcération des véhicules. Les restes humains ont ensuite été répartis en trois catégories : les corps brûlés, les silhouettes carbonisées, et les fragments osseux. Pour ces derniers, les équipes s’appuyaient sur la déduction de la position du corps, le respect du schéma anatomique malgré la dispersion des débris, et les apports de l’anthropologie, notamment pour évaluer la taille des victimes.
Ce travail s’est déroulé dans un site qualifié par le docteur Baccard d’extrêmement dangereux à cause de l’espace confiné, des températures ayant atteint plus de 1 000 degrés, de la toxicité de l’air ambiant, des risques de blessures liés aux débris tranchants, et du système de communication inopérants au-delà de quatre kilomètres dans le tunnel.
Le docteur Baccard a insisté sur la spécificité de cette catastrophe, qualifiée d’« ouverte ». À la différence d’un accident aérien, où une liste de passagers permet d’emblée de connaître le nombre de victimes attendues, le bilan humain du sinistre du tunnel du Mont-Blanc est resté longtemps incertain, d’abord sous-estimé, puis surestimé. Cette incertitude, ajoutée aux conditions d’intervention, notamment l’accès limité en raison des températures élevées et de la pollution de l’air, le manque d’équipements adaptés pour le personnel scientifique et la distance entre les plateformes française et italienne, a considérablement rendu le travail d’identification plus complexe.
La conférence s’est conclue par un temps de questions, ainsi que par la présentation de l’ouvrage récemment publié par le docteur Baccard, « Nécropoles : du fait divers au crime contre l’humanité, un médecin légiste raconte », dans lequel il revient sur l’ensemble de son parcours professionnel, de la criminalité ordinaire aux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
La FENVAC remercie le docteur Éric Baccard pour la qualité de sa conférence et adresse ses remerciements à Norbert FLEURY de la préfecture de police de Paris pour son invitation.






